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De petits discours, un grand dessein

Eric-Terre

« J’écris toujours le même livre ; seuls les mots changent. »

Absurde, drôle, décalée, fine, intelligente, les adjectifs ne manquent pas mais restent insatisfaisants, et j’avoue trouver difficile de prendre la plume pour vous évoquer celle d’Eric Chevillard, un peu comme si je m’apprêtais à faire le portrait de William Blake avec un rouleau à peinture.

C’est que la dite plume n’est pas si métaphorique que ça puisque comme les vraies, elle chatouille. Chatouille votre zone du langage comme votre sens de l’humour, et cela en une trentaine de mots, petits textes-éclairs de génie (au chocolat).

Le nom d’Eric Chevillard vous est peut-être familier, il y aurait de quoi car le monsieur a ces vingt et une dernières années écrit le même nombre de livres. Pour ma part je vais avouer ne le « connaître » que via l’une de ses nombreuses créatures tissées sur la toile, l’Autofictif, blog et antiblog, tout et son contraire, une perle d’humour narratif et de philosophie qui, délibérément, s’ignore, et que je prends plaisir à lire en silence chaque jour depuis quelques mois.

Démarré en marge d’un roman difficile à finir, le blog a fini par en devenir un lui-même, de distraction à édition. Postmoderniste ou surréaliste, peu (n’)importe (quoi) puisque les mots d’Eric Chevillard ont dans leur sérieux et leur maitrise quelque chose de typiquement enfantin, cette manie de ne pas tenir en place et de se trimballer d’une case à l’autre, quand il ne s’agit pas d’y mettre des coups de pieds pour en sortir.

Des mots baladeurs, donc, qui se rencontrent à la croisée des chemins : celui de l’imaginaire et du quotidien, deux mondes qu’on veut si souvent nous faire croire séparés quand le premier pourrait si souvent enrichir le second.

« Bientôt, ma simple rature s’orne d’arabesques, de créneaux redoublés, je laisse rêveusement mon crayon tracer ses enluminures, hachurer les boucles qui se forment et enflent, auxquelles je colle deux yeux, un nez, voilà un drôle de bonhomme tricéphale en costume d’Arlequin, il lui faut des souliers, une canne, trois bérets, hé hé, drôle de bonhomme, puis je me ressaisis et je découvre consterné qu’un dessinateur lamentable vient de ruiner la page du bel écrivain que je suis. »

Chaque jour, trois petits paragraphes, indépendants ou non selon notre façon de les lire aussi bien que celle de l’auteur de les écrire.

Entre instants vécus, philosophie brève de comptoir, jeux de mots, réflexion humaniste et autodérision sardonique, juste quelques lignes qu’on imagine écrites comme elles viennent au dos d’un ticket de caisse, au hasard du moment, au détour d’une envie.

Souvent drôles, parfois troublantes, ces lignes se croisent et se chevauchent, dessinant le portrait d’un écrivain, conteur jusqu’à la moelle de ses os, au regard lucide, acéré et pourtant empli d’affection pour le monde qui l’entoure. Un monde observé tantôt dans son entièreté, tantôt par le prisme doublement égocentré de l’écrivain-blogueur, qui par chance, n’oublie jamais d’emporter son stylo à autodérision.

Eric Chevillard - dernier billet

Trempée dans l’encre du plaisir, parcourant un parchemin imbibé d’humour et de tendresse, la plume d’Eric Chevillard est machine à sourires.
Au-delà d’une chronique quotidienne, l’Autofictif est une entité polymorphe qui se réinvente chaque jour, ne manquant jamais de donner de petits coups de son crayon bien aiguisé à la langue, aux livres, à la littérature.

Parce que c’est bien connu, qui aime bien châtie bien.

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