Entre tous les Arts, le septième est sans doute le plus cher. (A moins bien sûr de vouloir absolument un Stradivarius pour jouer du violon !).
Outre la technique et la technologie extrêmement exigeantes, le cinéma est un art qu’on ne peut pas pratiquer seul dans un atelier. C’est un art collectif, et jusqu’à peu assez élitiste quant à ses possibilités de concrétisations. Mais récemment, deux choses sont venues bouleverser cette donne plutôt frustrante :
- l’apparition de la technologie numérique, qui permet au novice et pour un budget limité de réaliser ses premiers fantasmes de cinéastes.
- et, ce qui nous intéresse encore plus ici, le développement d’Internet, support de diffusion gratuit (ou presque) et universellement accessible !
Je vous parlais des Webséries la dernière fois, et bien un autre genre a ainsi vu le jour sur le Web, moins télévisuel et plus cinématographique : à savoir le FANFILM.
Le Fanfilm est généralement un court-métrage, qui a pour base un univers cinématographique (ou juste visuel) connu et reconnu, et qui constitue pour son(ses) auteur(s) une carte de visite extrêmement précieuse dans la longue quête du cinéaste. Les fanfilms ne possèdent généralement pas de licence officielle pour les univers qu’ils explorent et c’est là que le Web entre en jeu. Le but de ce genre de films n’est pas d’être commercialisé mais d’être diffusé, sur le Web donc, d’être visionnés, de recueillir des avis sur un projet d’envergure, et d’inciter les financeurs à la confiance. Parce qu’autant le dire, personne ne serait prêt à produire un premier film qui serait en costume, de SF, ou un énième Batman. Mais sur le Net, tous les rêves sont permis !
Ces œuvres demandent beaucoup de travail, un financement relatif, un bel investissement et une véritable passion. Il existe de nombreux fanfilms sur la toile, mais deux des plus récents ont attiré mon attention par leur qualité et leur représentativité :
Ashes to Ashes de Julien Mokrani et Samuel Bodin (basé sur l’univers de Batman)

et
The Hunt for Gollum de Chris Bouchard (basé sur le Seigneur des Anneaux)

ASHES TO ASHES
“Ashes to Ashes est un court-métrage non-officiel tourné en 13 jours et post-produit en France entre 2006 et 2008. Le fanfilm est basé sur le personnage de Batman créé par Bob Kane et sur l’univers graphique de Sin City de Franck Miller sur un scénario original de Samuel Bodin et réalisé par Julien Mokrani & Samuel Bodin.”
Tout est dit sur l’intention ! D’autant que l’univers de Batman bénéficie depuis quelques années d’un nouveau souffle, offert par les films de Christophrer Nolan, notamment, mais c’est aussi le cas de tout le vivier de Super-Héros issus de Comic Books. Et tant qu’à faire, on peut le dire, les justiciers masqués ont la cote tous autant qu’ils sont.
Les auteurs de ce film s’assuraient donc un public de fans ou d’adeptes. Ce qui peut être à double tranchant lorsqu’on décide d’interpréter une version d’un mythe et qu’on y pose une forme nouvelle inspirée d’un autre univers. Conclusion : le film a joui d’un grand succès sur le net, mais a reçu également beaucoup de critiques de la part des puristes.
Pour ma part, je vous encourage à le regarder avec attention, en oubliant les références.
Dans la forme, impossible d’oublier le travail graphique, ce qui peut gâcher le plaisir, mais les réalisateurs construisent au final une véritable bande-dessinée en mouvement. Tableaux très marqués, ombres découpées… Pour qui aime le clair-obscur, c’est un régal ! Et même si on peut être lassé par ce style, on ne peut qu’admirer le travail. C’est souvent très bien fait.
Dans le fond, ça devient particulièrement intéressant. Oui, d’accord, surenchère de glauque et de violence, bon. Mais vous trouverez rarement dans un fanfilm des dialogues si bien écrits. On n’échappe pas aux poncifs du genre, bien entendu, mais il y a une vraie qualité scénaristique, alors que bien souvent cette dimension est laissée de côté au profit d’un résultat plus tape-à-l’œil. L’histoire ne passionne pas, mais les acteurs (bons dans l’ensemble) la servent très bien. Des gueules, du charisme, mention spéciale au Joker et à la scène du cinéma, digne de tout ce que ce personnage est censé créer comme atmosphère et comme émotion chez le spectateur : du jeu et de l’amusement au milieu du sordide.

J’arrête la tartine ! Le débat est lancé, j’ai pour ma part beaucoup aimé. Il y a des choses très “faciles”, comme partout au cinéma, mais le projet avait de l’audace et le résultat est à la hauteur, dans le fond comme dans la forme. Mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’on est loin d’une œuvre consensuelle : il n’y a qu’à voir
les critiques récoltées par la vidéos sur Dailymotion…
THE HUNT FOR GOLLUM
“The Hunt for Gollum est un fanfilm inspiré par le roman de J. R. R. Tolkien Le Seigneur des anneaux. Les événements du film précèdent l’action de la Communauté de l’anneau. Gandalf, craignant que Gollum ne révèle des informations concernant l’Anneau Unique à Sauron, envoie Aragorn à sa recherche…”
Même chose que pour nos amis batmaniens, Chris Bouchard et sa joyeuse équipe s’attaquent à un gros morceau. Rien de moins que le chef-d’œuvre de l’héroïc fantasy, la bible de nos imaginaires actuels. Le projet est revendiqué d’ailleurs comme un projet de fans, n’ayant d’autre prétention que rendre hommage au maître du genre. Mais hommage est également rendu à Peter Jackson, réalisateur et adaptateur de la trilogie au cinéma. Ces 40 minutes de film se regardent comme un bonus DVD, et si vous n’avez pas apprécié la transposition à l’écran du Seigneur des Anneaux, passez votre chemin, parce que vous n’y trouverez rien d’autre !
Dans la forme, tout respire le Peter Jackson. A tous les niveaux, le film s’inspire de son travail. C’est son imagerie (personnages, costumes, décors, maquillages) qui est exploitée, ses choix d’orchestration, sa manière de filmer, sa direction d’acteur… Ca ressemble à une critique mais ça n’en est pas une ! Il est facile de parodier, mais bien imiter c’est autre chose ! Et le travail de l’équipe du film est plus un hommage au réalisateur qu’autre chose. Les moyens mis en oeuvre sont à la hauteur : rien ne sonne faux, tout est léché, jusqu’aux effets spéciaux concernant Gollum (évités parfois de façon comique mais question de sous, probablement !). Regardez ces orques, et dites-moi qu’ils sont moins bien grimés que ceux vus au cinoche ! Regardez ces scènes de combat et dites-moi qu’elles n’ont pas de la gueule ! En un mot : c’est CREDIBLE.
Dans le fond, je reste plus sceptique. Que les fans se rassurent, il n’y a aucun scandale ni blasphème. Tout est très fidèle, très propre, …trop lisse ? Qu’on se le dise, il ne se passe pas grand chose de plus que dans les trois lignes de synopsis ! Blabla avec Gandalf, marche dans la nature, facécies de Gollum, rêve d’amour avec Arwenn… Rien de raté, mais rien
d’original ni d’audacieux. Mais est-ce vraiment ce qu’on en attend ? Je ne sais pas, quoiqu’il en soit, c’est somme toute bien écrit, on est dans l’ambiance. Les acteurs sont à la hauteur, avec un regret concernant notre apprenti Aragorn, qui manque diablement de gueule et de charisme.
Pour le coup, on est dans le fanfilm plus conventionnel, qui ne prend pas de risques ni de liberté. Il a cependant le mérite de ne pas être un bête remake et ainsi de s’intégrer au mythe audiovisuel du Seigneur des Anneaux (rien que ça !). A regarder donc, même en plusieurs fois, ça marche aussi !

A titre d’indication, Ashes to Ashes a été réalisé avec un budget de 10 000 euros, tandis que The Hunt for Gollum a bénéficié d’un budget de moins de 5000 dollars. Quasiment rien, pour des résultats remarquables… Ca laisse rêveur. L’argent ne serait donc pas la clé de la créativité ?! ;o)




























Je viens de regarder Ashes to Ashes (et je suis heureuse de ne pas l’avoir fait hier soir). Le narrateur m’a fatigué au bout de 5 min, mais le travail sur l’image est remarquable, tout comme les dialogues, très justes et servis par une distribution très impliquée. Le format court est bienvenu, je ne sais pas si j’aurais supporté une telle noirceur sur une heure trente; Mais quelle ambiance ! A priori je ne voyais pas trop l’intérêt de mélanger les univers de Sin City et Batman, mais en ne se centrant que sur l’aspect graphique du premier, je trouve que cela sert bien le film.
(En revanche, étant moi-même en train d’essayer de boucler un court métrage avec un budget de 0 euros, le “quasiment rien” commentant les 10 000 euros m’a un peu fait tiquer… En replaçant les choses en perspectives, il faut bien admettre que c’est très peu pour faire un film, encore moins au regard du résultat plus qu’à la hauteur).
Je regarderai The Hunt for Gollum ce soir, en espérant qu’il alimente moins de cauchemars… belle expérience en tout cas que ce “fanfilm” bien supérieur à de nombreuses productions professionnelles…
Wordpress a mangé la fin de mon commentaire, désolée de reposter surtout pour un bémol, mais si la réalisation est nerveuse et réussie, j’ai tout de même trouvé l’histoire un peu confuse (je n’ai pas osé un second visionnage immédiat pour tout saisir) et la surenchère de violence graphique et de trash ne m’a pas convaincue. L’ambiance était réussie, personnellement j’aurais préféré que certaines scènes restent du domaine du suggéré… Mais c’est déjà le sentiment que me faisait Sin City.
Que je suis d’accord, et avec tout ce que tu dis ! L’histoire est réellement confuse, mais chaque scène prise individuellement est bien écrite. Après, c’est vrai que ça s’égare vite !
Pour le “quasiment rien”, je te comprends. Je suis moi-même un grand abonné aux court-métrages non-produits, voire financés à perte ! Je mettais, comme tu l’as dit ensuite, les choses en perspective et me plaçais dans un contexte de production. Ces deux équipes ont été produites/sponsorisées, et si l’on prend en compte les barèmes, le nombre de gens à payer, les effets, …etc, 10 000 ce n’est pas beaucoup. C’est très relatif au final !
Je m’excuse donc, et te rassure : on est dans le même bain ! ;-)
[Par ailleurs, The Hunt for Gollum est beaucoup plus sage ! Mais bien moins intéressant, je trouve !]
Ah mais il n’y a aucune excuse à formuler, ta tournure comme ton expression se justifient parfaitement (c’est juste qu’en ce moment j’en bave pour boucler ce fichu film auquel on a coupé le budget ^^) Je suis en train de regarder The Hung For Gollum, et c’est vrai que pour le coup il n’y a pas de prise de risque, et c’est dommage… Techniquement je suis soufflée, et ça se regarde avec plaisir, mais sans la fascination qu’exerce le premier. En tout cas merci pour la découverte ! J’ignorais l’existence de ce genre de production, et c’est diablement encourageant et appréciable pour le 7ème art toutes “classes” confondues