Ce que je trouve le plus fabuleux dans l’univers des webséries, c’est la richesse de création qu’il est possible d’imaginer autour de ce concept, somme toute, plutôt simple : créer et construire une série virtuelle sur le web, et la diffuser auprès d’autres internautes sous la forme d’épisodes régulièrement mis en ligne. A l’occasion des dix ans d’existence de ce petit coin littéraire du web, voici le deuxième opus d’une rétrospective en cinq épisodes sur l’aventure des webséries.

“Pour moi, une websérie est une fiction originale sérialisée dont la diffusion se fait principalement sur le web. Et il en existe de nombreuses formes,” me confie Gaétan, grand lecteur de webséries. Effectivement, si la définition “classique” de la websérie littéraire est plutôt simple, elle laisse libre place à l’imagination et permet aux auteurs avides d’expérimentations de s’essayer à des exercices souvent très formateurs. Ces essais, parfois uniques dans l’aventure des webséries, ont d’ailleurs souvent provoqué une remise en cause de la définition même de la websérie : si l’on peut se permettre vraiment tout, qu’est ce qui fait l’essence même d’une websérie ? Lors des débuts, le simple fait de choisir de ne pas mettre de casting consistait en une véritable révolution. Les mœurs se sont assouplis, et petit à petit les webséries sans cast n’étaient plus considérées comme des OVNIs. Il en fallait du coup beaucoup plus pour créer une œuvre atypique au sein de cet univers. Et les possibilités étaient tellement nombreuses que les auteurs les plus téméraires n’ont pas résisté longtemps !
L’approche la plus simple a peut-être été d’utiliser les avantages que le support web pouvait procurer en créant de la confusion sur la réalité de l’histoire contée. L’auteur de Palune, Kevin, a ainsi créé pour certains de ses personnages des comptes messenger, permettant ainsi aux lecteurs fidèles de converser directement avec les personnages de la websérie et, peut-être, en découvrir un peu plus sur l’intrigue. Dans la même veine et quelques mois plus tôt, la websérie Pierre H proposait des coupures de presse créées de toutes pièces visant à donner une impression de réalité à cette histoire racontée à la première personne. Un effet à la “Blair Witch” réussi, puisque cette websérie fit débat, à ses heures, tout comme Palune fait parler d’elle aujourd’hui.
A l’heure du roman numérique, on découvre de nouvelles idées sur la manière de faire interagir auteur et lecteurs. Ces idées avaient déjà été mises en applications dans le petit monde des webséries, avec par exemple Méota (qui n’est plus en ligne actuellement), une histoire dont les lecteurs choisissaient la suite : son auteur, Lojie, proposait en effet deux fins alternatives et les lecteurs disposaient d’une semaine pour voter et décider de l’avenir de l’intrigue. Dans un même genre mais encore plus poussé dans l’interaction, il y a Mirage websérie plus récent écrite par Arianne qui propose à ses lecteurs de la défier à chaque épisode. Ils sont invités à proposer des scènes, des phrases à inclure dans l’épisode, des défis stylistiques même, pourquoi pas… Arianne dispose par la suite d’une période de quelques semaines pour composer à partir des défis lancés par les lecteurs. Une websérie dont on est le héros, semblable à ces histoires que l’on pouvait trouver en format livre, a même été proposée mais elle a été retirée du net quelques semaines plus tard. Ici encore l’auteur, Maxou, utilisait les avantages de l’interactivité et des hyperliens du web pour faire passer le joueur / lecteur d’une scène à l’autre, tout en lui permettant de choisir la suite de l’intrigue.

Internet, par définition, permet l’utilisation d’une multitude de supports pour conter des histoires : vous connaissez déjà les webséries filmées, les audiofics, ces supports ont également été utilisés dans l’univers des webséries, des tentatives pour enrichir la manière classique et littéraire de ces auteurs de raconter des histoires. Malhal, créé par Aca, a ainsi été le premier exemple de websérie proposant, en plus des épisodes écrits, des vidéos dans lesquelles des acteurs incarnaient les personnages de l’histoire et mettaient en scène des extraits de l’épisode. Paradoxalement cette expérience a été initiée aux débuts de l’aventure des webséries littéraires, bien avant l’avènement des webséries vidéo. La bande dessinée et les webséries illustrées ont également tentés quelques pas, récemment, dans cette communauté à dominante littéraire. Un cas extrême de websérie qui ne répond à aucune structure classique de narration a également existé, il y a maintenant quelques années : Untitled, websérie de Yerno, se voulait un jeu de piste trituré qui permettait à l’internaute lecteur de découvrir l’univers de son auteur à travers une mise en page organisée autour de liens, d’images portant des messages cachés, et d’énigmes à résoudre en explorant le code source. Dans un sens, Untitled est une websérie au sens le plus extrême de sa définition, l’histoire mise en ligne épisode après épisode utilisant tous les supports et moyens d’expression offerts par le web, du simple texte écrit à l’image et la vidéo, utilisant comme trame une structure filée au lien hypertexte.
Toutes ces expérimentations autour de la définition de websérie ont conduit à la création d’OVNIs et d’œuvres qui s’éloignent de plus en plus du concept initial. Ces OVNIs qui ont permis à leurs auteurs de tester la définition même du concept jusqu’à ses limites constituent finalement une minorité des webséries qui ont été écrites au cours de ces dix dernières années. Les auteurs, majoritairement, se concentrent sur le support littéraire et utilisent une diffusion de type feuilleton, épisode après épisode, saison après saison, formule qui offre déjà beaucoup de libertés pour créer.

Pourquoi avoir passé autant de temps à en parler s’il ne s’agit que d’un épiphénomène autour des webséries littéraires francophones, me demanderez-vous ? Parce que ces OVNIs de la websérie littéraire constituent une matière vraiment intéressante pour l’exploitation du web et de ses possibilités pour raconter une histoire. Et tout bêtement parce qu’ils représentent bien, pour moi, la richesse que l’on peut trouver au sein d’une telle niche créatrice, celle de pouvoir créer absolument ce que l’on veut, même s’il faut pour cela contourner un peu les règles. Wolf et Kevin, auteurs et animateurs de la communauté, partagent également ce point de vue : Wolf aime “l’immense liberté qui découle du concept. On peut écrire sur tout ce que l’on veut, de la façon dont on le veut et le partager presque en temps réel avec les internautes.” Pour Kevin, “c’est le fait de pouvoir créer dans tous les sens qui me plaît. Ecriture, montages photos et vidéos, développement de sites, … C’est très varié et très prenant si on veut faire les choses bien.“
Cette émulation constante pousse ces auteurs à repousser leurs limites et à s’investir dans des projets de ce genre qui stimulent d’un grand nombre de façons l’instinct créateur de ces artistes. Et vous allez le voir très bientôt, cet enthousiasme sans limite a été et est toujours aujourd’hui un moteur formidable pour créer ensemble sur des projets communs.
.
Retrouvez les autres épisodes de cette chronique en (web)série :
- ep1 : concept et origine
- ep3 : à plusieurs c’est mieux

























:-)
Souvenirs souvenirs…
Et est-ce qu’on peut considérer cette série d’articles découpée en épisode et diffusée sur le web comme une websérie ?
Je ne connaissais pas du tout Méota de Lojie et la websérie dont on est le héros qu’a créée Maxou, même pas de ouïe-dire. Et je trouve leurs concepts vraiment intéressants, jouant sur l’interactivité que (seul ?) permet le web pour ce type de créations.
Et c’est vraiment ce qu’ont les webséries de fascinant : des possibilités de s’exprimer (et de s’exercer) grâce aux supports très variés que permet le web !
Oué Yéyé, que de souvenirs
Bravo pour tes articles
Kevin > Question difficile ! Après tout, il y a des personnages (les auteurs et les lecteurs), une histoire, une intrigue (comment ces auteurs vont ils défier toutes les lois et créer des choses nouvelles ?)… Il manque juste le côté “fiction” et romancé, en fait ^^
Sinon je suis absolument d’accord avec toi, c’est ce côté “monde aux multiples possibilités” qui me plait particulièrement dans les webséries littéraires =)
Yerno & Aca > Contente de vous voir passer par ici, tous les deux ! Merci ^.^