J’ai sans cesse et sans cesse débattu avec moi-même sur la manière dont j’allais introduire ce projet, comment vous le présenter et surtout comment le mettre dans une catégorie. Au bout d’un moment, je me suis rendue compte que «
A softer world », le comic de Joel Comeau et Emily Horne, fait partie de ces projets qui mélangent tous les genres possibles et imaginables. Pourtant, on distingue un tout et c’est ce tout qui contribue à la qualité et à l’originalité du projet.
Dés la première visite sur le site, avant même de toucher au comic en lui-même, on sent un humour quasi pince sans rire voir provocateur. A la possibilité que des gens puissent commander leur comic sous forme papier, ils écrivent : « Puisque que le comic est en ligne gratuitement, vous payez en majorité pour tuer des arbres. Félicitations ! Vous êtes comme un vilain de James Bond ».
Et ca continue dans toutes les parties du site. Ils expliquent que le comic est dans la tradition des romans noirs de Simenon mais qu’il est surtout en ligne pour démontrer le génie artistique et indéniable de ses auteurs. Ca peut rebuter certains mais moi je suis carrément fan de cet humour qui oscille toujours entre le délire et l’honnêteté brutale.
Si vraiment j’en fais un coup de cœur, c’est parce qu’au-delà de cette volonté de provoquer, les deux artistes se complètent parfaitement : Emily Horne prend les photographies et Joel Comeau écrit les textes. Chacun apporte son petit élément, une recette qui me touche car la poésie est là, il suffit de lire entre les lignes, de jeter un coup d’œil aux images. Ce n’est pas juste histoire de se payer une bonne tranche de rire.
Le texte est toujours écrit à la première personne et cela me donne parfois l’impression de lire une carte postale de « Post Secret » (où des gens du monde entier envoient dans l’anonymat une carte postale contenant leur secret). J’y fais allusion parce qu’il y a toujours une espèce de double sens, de double réalité dans A softer world.
La violence se mélange à la douceur, et vice versa. On ne sait pas qui gagne ce combat si manichéen, et pourquoi faudrait-il qu’il y ait toujours un gagnant ? Au mieux, restons dans l’énigme. Continuons à voir les pages défiler et soyons déstabilisés par l’ambigüité qui y règne. Ne cherchons pas toujours à tout interpréter, tout analyser.
Essayons simplement de ressentir.
Et pour la petite histoire, même si j’apprécie les photographies de Emily Horne, ce sont vraiment les textes de Joel Comeau qui me touchent le plus, qui provoquent une réaction chez moi. Au bord du gouffre, pouvons-nous voir un monde plus doux à l’horizon ? Est-ce possible d’être ironique, poétique, et désabusé en même temps ?
« In the caves behind my house I found a softer world. They understand what I had to do for love. They don’t believe in restraining orders”.
Les textes de ce genre se suivent :
“I’m afraid to go on this mission, afraid of sabotage of system failure but when I tried to tell my mother she smiled so wide and said : ‘my son, the astronaut’.”
“When you’re around I don’t know how to hide my feelings. I count binary, in my head. Zero one one zero one one and you count clouds”.
“They pulled our names out of a hat and when he broke down crying in the parking lot I wondered if I was making a mistake”.
“Dear Mr President, your time is almost up. Love, Baby Doom. P.S diaper prices are ridiculous.”
“There’s a whole world down in the ocean, filled with talking shrimp and boys who call you back but my breath won’t hold enough”.
Parfois ce mélange d’humour, de poésie et de drame me fait rire à haute voix. Un exemple ?
“I got a letter from my grandmother, though she’s been dead ten years. She didn’t say “I miss you” or “I Iove you” just “remember when I lent you rent money ?” and “I need you to pay me back”.
Encore un mot à ajouter à la description de ce projet : absurde.
Et plus je découvre ce comic, plus je vais en profondeur, et plus ça me touche, et au bout d’un moment je ne sais plus quoi dire, quoi rajouter, tellement j’ai juste envie de rajouter les citations de Joel Comeau, jusqu’à ce qu’elles remplissent complètement cette page. Des citations, il y a en tellement d’autres.
Une derrière pour la route ?
“everyone expects me to be jealous instead of relieved to have his hands off me”
Une plongée dans un cerveau humain, y voir ce qu’il y a de plus noir, mais aussi découvrir ici et là une once d’espoir…
Autrement dit, “A softer world”, c’est un peu une question qui peut paraître à la con mais qui ne l’est pas tant que ça : comment peut-on connaître un monde plus doux si on n’expérimente pas un monde de dureté ?
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